Site de Benoît Melançon / Publications numériques


Jacques Poulin, Volkswagwen Blues, 1984, couverture

Benoît Melançon, «Roman américain. Jacques Poulin, Volkswagen Blues», Canadian Literature, 103, 1984, p. 111-113.

Volkswagen Blues. Roman de Jacques Poulin, Montréal, Québec / Amérique, coll. «Littérature d’Amérique», 1984, 290 p. Ill.

ORCID logo Identifiant ORCID : orcid.org/0000-0003-3637-3135


Le mythe du grand roman national traverse plusieurs littératures : l’Espagne a Don Quichotte, l’Irlande, Ulysse, les États-Unis, Moby Dick. Au Québec, Victor-Lévy Beaulieu incarne cet idéal par l’annonce d’une longue suite romanesque, la Grande Tribu. Dans les Grandes Marées (Leméac, 1978) de Jacques Poulin, le personnage de l’Auteur rêvait lui aussi d’écrire «le grand roman de l’Amérique», sans y parvenir. Volkswagen Blues prend l’exact contre-pied de ce rêve : toute en nuances, cette évocation du «Grand Rêve de l’Amérique» est un roman important, certes, mais qui ne repose pas sur le parti pris épique qu’on serait en droit d’attendre d’un texte fondateur. L’écriture n’est pas ici totalisation; c’est plutôt une «forme d’exploration».

Jack Waterman est écrivain. Durant une période improductive où il cherche à quoi s’accrocher, il se met en quête de son frère Théo disparu depuis une vingtaine d’années. De Gaspé à San Francisco, en passant par Québec, Toronto, Chicago, Saint Louis et Kansas City, suivant la Piste de l’Oregon après avoir remonté le fleuve Saint-Laurent, Jack interroge le moindre signe laissé par ce frère quasi mythique dans une Amérique qui ne l’est pas moins. Aidé par la Grande Sauterelle, une mécanicienne métisse rencontrée à Gaspé, Jack retrouve à San Francisco un Théo infirme qui ne le reconnaît pas : «I don’t know you.» Le but du périple américain de Jack et de la Grande Sauterelle n’était toutefois plus uniquement de retrouver Théo; il avait été remplacé par une recherche de l’identité culturelle chez la jeune fille et de la vie hors des livres chez le romancier. Se greffera également à ces recherches un quête, fondamentale celle-là, du bonheur, mais ce dernier «est rare et pour l’obtenir il faut beaucoup d’efforts, de peines et de fatigues». La Grande Sauterelle restera à San Francisco, Jack reviendra au Québec sous l’aile protectrice des «dieux indiens» et des «autres». Avant d’en arriver là, il leur aura fallu traverser un continent et sa violence à bord d’un vieux minibus Volkswagen.

Les indices sur lesquels se guident Jack et la Grande Sauterelle sont ténus : «une carte postale bizarre, un dossier de police, un article dans un vieux journal […] et une traînée de lumière sur un visage de femme». Jouant sur le modèle du roman d’aventures, Volkswagen Blues est une suite de rencontres chaleureuses : un gardien de bibliothèque philosophe, un grand écrivain né à Montréal (Saul Bellow), un garçon de stationnement, un journaliste enquêtant sur les francophones des États-Unis, la femme d’un «bull rider», un vagabond se prenant pour Hemingway, un poète de la beat generation (Lawrence Ferlinghetti), une vieille chanteuse de rue. Chaque fois que la piste de Théo s’efface, survient une rencontre qui relance la quête.

Les cartes géographiques tiennent une place toute spéciale dans ce roman de la route. L’itinéraire de Théo, et donc celui de Jack, est calqué sur celui des premiers colons français et américains, comme le montre la carte reproduite en hors-texte. Le trajet des protagonistes est clairement délimité dans l’espace : routes suivies, arrêts, rencontres. Le périple est également temporel, historique. Comme dans un roman pour enfants, Jack et la Grande Sauterelle se racontent toutes sortes de légendes, revivent l’histoire des pionniers, explorent autant un passé qu’un territoire. Enfin, les relations entre l’écrivain vieillissant et la jeune fille rencontrée miraculeusement dans la brume de Gaspé dessinent une véritable Carte du Tendre.

L’univers de Poulin est riche en livres de toutes sortes. Dans une des plus belles pages du roman, la Grande Sauterelle explique à Jack qu’il ne faut pas juger les livres un par un : «Ce que l’on croit être un livre n’est la plupart du temps qu’une partie d’un autre livre plus vaste auquel plusieurs auteurs ont collaboré sans le savoir.» Ainsi, les cinq romans qu’a écrits Jack, les livres qu’«emprunte» la Grande Sauterelle et ceux dont ils sont tous les deux «amoureux» et qu’ils lisent durant leur traversée de l’Amérique font partie d’un vaste ensemble qu’on pourrait appeler le texte de l’Amérique. Lire et voyager, c’est tout un : un parcours.

Américain, ce roman l’est encore par la récurrence du thème de la frontière. La maison d’enfance de Jack et de Théo était située près de la frontière américaine. Jack et la Grande Sauterelle traversent successivement la frontière des États-Unis, «Le milieu de l’Amérique» (Kansas City) et «La ligne de partage des eaux» (au Wyoming). Entre rêve et réalité, la frontière est mince : Théo n’est-il pas «à moitié vrai et à moitié inventé» ? Le romancier de poursuivre, plongeant dans l’onirique : «Et s’il y avait une autre moitié… La troisième moitié serait moi-même, c’est-à-dire la partie de moi-même qui a oublié de vivre.» Au travers de ce frère voyageur faussement héroïque, Jack tente de refaire sa vie, de repousser la dernière frontière, la mort.

On a beaucoup parlé, dans la presse, de l’influence de Jack London et de Jack Kerouac, celui de On the Road, au sujet de Volkswagen Blues. Il faudrait aussi mentionner Hemingway, Réjean Ducharme, Gabrielle Roy, Salinger, Boris Vian, Brautigan, et quelques autres, tous «écrivains favoris» de Jack. Le voisinage est flatteur et a de quoi surprendre; pourtant, avec Volkswagen Blues, Jacques Poulin témoigne encore une fois d’un merveilleux talent de romancier. Par son refus de la chute, du punch, et la précision de sa prose, Poulin s’impose comme le romancier québécois dont le ton est le plus juste. Chaque mot pèse ici de tout son poids. Les quelques illustrations du livre, même si elles tendent à authentifier le récit, à le faire basculer dans le réalisme n’enlèvent rien à la richesse de l’imaginaire, au contraire : elles ajoutent une autre dimension à ce roman déjà fort riche. Volkswagen Blues, qui n’est pas le grand roman de l’Amérique, est un grand roman américain.


Retour à la liste des publications numériques de Benoît Melançon

Retour à la page d’accueil de Benoît Melançon


Licence Creative Commons
Le site de Benoît Melançon est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’;utilisation commerciale 4.0 international.